L’aliénation, la misogynie intériorisée et les féministes cis

Cette fois-ci, je sens que je vais vraiment me faire haïr. Ou du moins, certaines vont m’haïr, et peut-être que certaines vont saisir 2-3 trucs importants. Vous remarquerez que j’utilise ici le féminin. En effet, cet article s’adresse aux femmes cis et féministes. Je vous préviens, ça risque d’être désagréable à lire. La déconstruction, c’est rarement agréable en fait, puisque ça vient ébranler pas mal de nos préjugés et préconceptions.

Vous êtes prévenues.

Bon, d’abord, une petite mise en contexte s’impose. Je suis donc une personne non-binaire, qui a été assigné·e fille à la naissance. Je ne suis pas hormoné·e, j’ai une expression de genre qui est perçu·e comme étant très « féminine » et jusqu’à récemment, j’avais de longs cheveux bouclés. Ainsi, dans la rue, 99% des gens pensent que je suis une fille. Même depuis que je me suis rasé·e les cheveux, j’ai systématiquement droit à un « mademoiselle » quand je rentre dans un magasin. Je n’ai donc aucun privilège masculin d’aucune manière et je subis tout autant le sexisme que n’importe quelle femme cis. Voilà. Ça, c’était pour que vous compreniez un peu ma situation actuelle.

Maintenant, je vais essayer de vous expliquer un peu d’où je viens. Comme pas mal d’assigné·e·s filles, j’ai souvent dit « ne pas être comme les autres filles ». Sauf que c’était plus que ça. Je détestais les filles. Et oui, je suis vraiment en train d’écrire ça. J’avais vraiment beaucoup de misogynie intériorisée. Je ne prétend pas en être exempt·e aujourd’hui, tout comme je ne prétend pas d’ailleurs ne pas avoir avoir d’autres oppressions intériorisées (par exemple le cissexisme et la psychophobie).

Je m’excuse, ce qui va suivre est assez violent. Mais je veux être honnête (et si des TERF passe par là, soyez honnête aussi et ne me citez pas hors contexte).

La voix des filles m’écorchaient les oreilles. Dès que j’entendais une voix trop aiguë, j’étais immédiatement tendu·e et facilement irritable. Tout ce qui était « féminin » était dévalorisé par ma famille. Comme la société l’associait fortement aux filles, et puisque je voulais me tenir éloigner d’elles et de tout ce qui s’en rapproche, j’ai donc appris à mépriser les parfums, le maquillage, les manucures, le rose, les talons hauts, etc. Et évidemment, je méprisais les filles et les femmes qui se conformaient à ces stéréotypes.

Et ça a été comme ça jusque vers mes 17-18 ans. Je ne sais pas trop pourquoi ni exactement comment, mais j’ai commencé à me laisser le droit d’aimer des trucs dits « féminins ». C’est peut-être en partie parce que j’étais dans un cégep composé à 80% d’assigné·e·s filles. Peut-être aussi parce que j’ai commencé à m’ouvrir un peu plus au féminisme. Mais ce n’est qu’à 21 ans que j’ai réellement mis les pieds dans l’univers virtuel militant. Comme j’en parle dans cet article, c’est d’abord en me questionnant sur mon rapport à ma poitrine et aux soutien-gorges que je me suis rapprocher du milieux féministe. Rapidement, j’ai croisé des personnes non-binaires et j’ai débuté ma déconstruction sur les identités de genre, pour en venir à la conclusion que je n’étais pas une fille cis.

Et c’est seulement à partir de ce moment que j’ai commencé pleinement à me laisser le droit d’avoir les intérêts que je voulais. J’ai pleinement embrassé ma grande passion pour le maquillage et même que récemment, j’ai acheté des vêtements… roses! J’avais déjà eu les cheveux roses, mais à mon sens, ce n’est pas la même chose. Bref. Maintenant, je me laisse le droit de faire ce que je veux. Et si ce n’est pas une forme de libération, je ne sais sincèrement pas qu’est-ce qui pourrait l’être plus. Le genre n’est pas une chaîne. Les stéréotypes le sont et le mépris pour les stéréotypes « féminins » nuit grandement à toustes les assigné·e·s filles et aux personnes trans. La force du féminisme, du moins une certaine branche du féminisme un peu plus mainstream (pour le meilleur et pour le pire), c’est, je crois, de se réapproprié la féminité et de la mettre en valeur. Une féminité qui n’est pas exclusive aux femmes (cis comme trans) mais qui est réellement inclusive.

Et c’est précisément là où ça coince. Même si j’accepte mieux ma part de féminité, que je refuse de dévaloriser ce qui est considéré comme étant « féminin » et que je comprend en quoi c’est important d’en être fier·e… et bien, je ne suis toujours pas une fille pour autant. C’est un peu difficile à expliquer, mais c’est juste qu’au final, ça sonne faux. J’ai tenté de décrire mon genre du mieux que j’ai pu, sauf que ça n’explique pas vraiment pourquoi je me sens ainsi. Tout ce que je sais, c’est que depuis que j’ai mis des mots sur mon ressenti, d’un côté je me sens mieux, mais d’un autre, toute remarque cissexiste m’atteint cent fois plus qu’avant.

Ainsi, lorsque je me retrouve dans un espace majoritairement composé de femmes cis, ça peut devenir rapidement très aliénant. J’ai l’impression de manger un coup de pelle à chaque fois que je lis quelque chose comme « allo les filles » ou « les femmes [situation X] » (alors qu’on parle d’une situation que je vis aussi). À un moment donné, j’en peux juste plus du tout. C’est indécent aussi de me dire que je devrais me sentir inclus·e dans un pluriel féminin. Évidemment, je dis pas que c’est mieux d’inclure tout le monde dans un pluriel masculin, mais alors pas du tout. L’écriture inclusive, ça sert précisément à ça, à arrêter de considéré le masculin comme étant le « par défaut » et d’inclure les femmes et les personnes non-binaires. Je sais bien non plus qu’on peut pas s’attendre à ce que tout le monde maîtrise l’écriture inclusive. Mais pourquoi devoir absolument dire « les femmes » plutôt que « les gens » ou « les personnes »? Pour vous, les femmes cis, c’est un réflexe à modifier, alors que pour nous, les personnes trans, c’est un coup de pelle en moins dans notre journée. Nous sommes constamment marginalisé·e·s dans la société. Alors, lorsqu’on arrive dans un espace féministe qui se veut safe, et bien on a cette drôle d’idée de penser que les gens vont faire un minimum d’effort pour qu’on s’y sente inclus·es. Ça fait mal lorsqu’on se rend compte que ce n’est pas le cas. Imaginez deux secondes ce que ça fait de penser être dans un espace où notre parole sera prise en compte et respectée, pour se rendre qu’en fait ce n’est pas vraiment le cas.

Je l’ai dit plus haut, mais j’avais un problème avec les « autres » filles, en plus d’être anti-féministe. Je pense que, bien que ça soit en partie parce c’est mal vu par les médias de masse d’être féministe, c’était aussi parce que, encore là, je ne me sentais pas inclus·e. Et c’est terrible, parce que ça exclu des personnes concernées par le sexisme. C’est pour ça que la représentation, c’est extrêmement important. C’est important de sentir qu’on existe et qu’on reconnaît notre existence. C’est important de sentir que notre parole est prise en compte.

C’est difficile de parler lorsque t’es trop occupé·e à devoir constamment rappeler que tu existes. Même que j’en viens à me sentir mal, parce que j’ai l’impression de ne parler que de cissexisme et pas assez de sexisme. Sauf que j’ai plus ou moins le choix, j’en ai l’impression. Je ne peux pas faire comme si ça ne faisait pas partie de ma réalité. Ça serait clairement plus facile à expliquer et plus simple à comprendre. Des nuances, ça rajoute toujours une touche de complexité. Mais je peux juste pas. J’aurais encore l’impression de cacher une partie de mon identité, alors que je suis forcé·e de la cacher 95% du temps dans la vraie vie, parce que je ne suis pas out auprès de la plupart des gens. Alors, je le rappelle encore et encore que nous existons. Et j’invite les femmes cis à le faire aussi. Par exemple, vous partagez une publication qui parle de menstruations et qui l’associe aux femmes (cis), et bien, vous pouvez la partager en mentionnant tout de même qu’elle est cissexiste. L’important, c’est de le dire. Peut-être qu’un jour, on va l’avoir tellement répéter que le message va finir par être entendu.

Je veux juste qu’on arrête de faire comme si le féminisme ne concernait que les femmes. Ça concerne toute personne qui n’est pas un homme cis. On a pas à accepter d’être réduit·e·s à notre assignation de naissance parce que c’est plus pratique pour parler de sexisme et pour lutter contre le patriarcat. Nous ne sommes pas des concerné·e·s de second plan, nous subissions tout autant le patriarcat que n’importe quelle femme cis, alors nous avons définitivement notre place dans le mouvement. Êtes-vous prêtes à nous laisser cette place? C’est là où tout se joue.

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